Repères historiques sur les relations entre la CGT et le mouvement d’Éducation Populaire : Entre Synergie et Émancipation
L’histoire des relations entre la CGT et mouvements d’Éducation Populaire est à la fois un sujet vaste et peu documenté. Il s’agira pour nous d’apporter des repères essentiels sur ce sujet dans le temps long, en revenant donc sur les périodes historiques marquantes, et en nous concentrant plus particulièrement sur la seconde partie du 20e siècle caractérisée par les mutations importantes. Les dernières décennies ont vu tous les acteurs du secteur associatif, souvent mis en concurrence avec le secteur marchand, s’éloigner de leurs ambitions en matière d’éducation populaire. Dans ce contexte, on questionnera la stratégie cégétiste, la construction ou non de convergences entre le monde associatif et le mouvement syndical ?
Nous nous sommes appuyés sur des documents et des témoignages portant sur quelques périodes clés. Des recherches ultérieures notamment sur nos archives pourraient venir compléter ce travail.
Des origines jusqu’au Front populaire
L’éducation populaire n’est pas une activité « périphérique » pour la CGT, mais une composante essentielle de son identité depuis la création des Bourses du Travail.
Dès 1864, la première internationale proclamait « l’émancipation des travailleurs sera l’œuvre des travailleurs eux-mêmes » À la fin du XIXe siècle, les « Bourses du Travail » lancent les premières initiatives de formation. Malgré une méfiance initiale envers l’école publique, jugée trop proche de l’Etat bourgeois, des ponts se créent avec la « Ligue de l’Enseignement ». Celle-ci (fondée en 1866) mena des actions pour l’école publique et fut soutenue par des millions de citoyens. Ces actions aboutiront aux lois fondatrices de l’école publique, gratuite, laïque et obligatoire. A Rennes lors de leurs congrès respectifs en 1898 à des messages sont échangés : « Citoyens, Citoyennes. Au moment où les représentants de la Ligue de l’Enseignement commencent leurs travaux, les délégués des syndicats ouvriers estimant […) collaborer […] à l’avènement d’une société meilleure, sont heureux de vous présenter leurs salutations fraternelles ». Le Président de la Ligue de l’Enseignement remerciera les Syndicats ouvriers, et leur adressera au nom du congrès « leurs vœux les plus sincères pour le succès des travaux auxquels ils [les syndicats] se consacrent dans l’intérêt de la démocratie laborieuse ».
Dans les Bourses du Travail, des bibliothèques, des projets éducatifs alternatifs voient le jour, préfigurant l' »Éducation Nouvelle ». Voilà ce qu’écrivait l’Union des syndicats de la Seine à propos de l’éducation des petits lors des « jeudis » qu’ils organisent : « Pas de récompenses, primes à l’orgueil et à la vanité, pas de punitions qui sont pour les enfants la petite terreur […] Les jeudis des pupilles sont donc bien attrayants, éducatifs. Rien dans l’ensemble de ces cours et de ces amusettes ne permet à l’enfant de fausser son esprit. Point n’est besoin de le redresser, pas de croix ou de pensums, seule la libre jugeote d’un petit est son plus sûr garant pour l’avenir ».
Avant 1914 ce sont aussi les universités populaires qui collaboreront avec les syndicats dans plusieurs villes même si cette démarche montrera vite ses limites.
Par ailleurs des militants ouvriers s’investiront aussi à partir de 1909 dans la création d’associations sportives ouvrières. En 1934, les fédérations sportives fusionnent pour créer la « FSGT » anticipant sur la réunification statutairement validée en mars 1936 au congrès de Toulouse.
Le Front Populaire libère une énergie nouvelle pour les loisirs ouvriers. La collaboration avec la Ligue de l’Enseignement se renforce, notamment autour des Auberges de Jeunesse et de l’association « Tourisme et Vacances pour tous ». Dans une brochure du centre d’éducation ouvrière de la CGT, la ligue est qualifiée de « plus grande organisation culturelle de France ». Au congrès de la ligue de l’enseignement en 1938, la CGT est citée comme un partenaire éminent.
Dans la société, le monde associatif se développe : les auberges de jeunesse créées en 1929 prendront un nouvel élan, les CEMEA eux seront fondés en 1937 pour répondre à une demande de formation pour l’encadrement des centres de vacances.
De la Libération jusqu’aux années 1980 : un âge d’or ?
Après la Libération, en 1944, l’éducation populaire devient un enjeu d’État. Une direction dédiée, confiée à Jean Guéhenno, est créé au sein de l’Éducation Nationale pour promouvoir la culture comme rempart contre l’obscurantisme. Cependant, dès 1948, cette ambition est diluée par son intégration à la « Direction Générale de la Jeunesse et des Sports ».
S’appuyant sur les nouveaux droits conquis, les Comités d’entreprises, la CGT investit massivement le champ de la gestion des activitésés sociales. Elle noue des liens forts avec des structures comme « Tourisme et Travail », « Travail et Culture », ou la « FSGT », associations créées sous l’impulsion de militants et des directions de la CGT.
Ces partenariats, tout en respectant l’indépendance associative, permettent de mener des luttes communes pour :
– la Défense de l’exonération fiscale pour les activités sociales.
– le Détachement des animateurs.
– l’Opposition aux « décrets Herzog » (1958) qui visaient à limiter l’influence des fédérations comme la FSGT.
– pour rétablir les subventions à Travail et Culture.
En 1958, les menaces sur les libertés publiques avec la prise de pouvoir de De gaulle, amènent les associations d’éducation populaire à se regrouper. Est créé le GEROJEP (groupe d’études et de rencontres des organisations de jeunesse et d’éducation populaire (ancêtre du CNAJEP) qui regroupe 54 organisations de jeunesse, des CE, des syndicats dont la CGT… même si des pressions sont exercées pour écarter les plus offensives.
Mais c’est dans les territoires et les entreprises que ces collaborations sont les plus concrètes. Dans un témoignage A. Bozec, militant de l’UL du Havre nous rappelle qu’il « s’agissait de convaincre les jeunes de s’engager […] de prendre toute leur place dans les activités culturelles ». L’UL participe à la création du foyer de jeunes travailleurs « véritable lieu d’éducation populaire » nous dit-il. Tourisme et Travail au Havre rassemble 350 CE et 10 000 adhérents individuels en 1970. Des liens sont créés avec la Maison de la Culture du Havre ou le Club populaire Nautique du Havre. C’est avec les FRANCAS qu’est créé le parc de loisirs de Valmont… Notre camarade regrette qu’après le dépôt de bilan de la fédération c’est « la notion même d’éducation populaire qui a quasiment disparu des objectifs » « de l’éducation populaire nous sommes passés à l’économie sociale pour ne pas dire l’économie tout court »
Néanmoins, certains secteurs comme la Poste et les Télécommunications connaissent des tensions : l’ASPTT, soutenue par la direction, refuse parfois le droit le regard critique de militants syndicaux contraints de créer des clubs sportifs PTT indépendants.
La CGT, sous l’impulsion de dirigeants comme Henri Krasucki valorise l’accès des travailleurs à la culture noble. Des liens étroits sont tissés avec les associations culturelles comme le TNP de « Jean Vilar », le Théâtre de la Commune d’Aubervilliers), Les ciné-clubs et les bibliothèques d’entreprise, des « Maisons de la Culture ». Lors des crises que traversent ces établissements culturels, les structures interprofessionnelles se mobilisent pour défendre l’indépendance des associations, la représentation des syndicats de salariés, et les règles démocratiques de leur fonctionnement : C’est le cas à Saint Étienne ou à Bourges par exemple.
C’est aussi le cas à la FFMJC (fédération française des maisons de jeunes et de la culture) où la CGT est représentée avec un siège au CA comme cofondatrice. Dans ces MJC les directeurs sont salariés de la fédération. Ils imposeront la reconnaissance de leur participation aux instances au titre de la cogestion et soutiendront de longues années des orientations de progrès exigeantes vis-à-vis des politiques publiques.
Dans les activités de loisirs en direction des jeunes d’autres contacts semblent exister : un article du CE de la SNECMA parle des liens avec l’UFOVAL qui gère des séjours d’adolescents, un autre évoque la nécessité de travailler avec les CEMEA pour le développement d’activités. Une directrice de colonie, parlant des activités lors des vacances de Pâques propose aux CE de se rapprocher des CEMEA, de l’UFOVAL ….
Cette stratégie est impulsée par de nombreux articles dans le Peuple signés de Livio Mascarello, secrétaire confédéral. Parlant des avancées sociales sur le temps de travail il écrivait : « Ces conquêtes sociales marquaient un véritable tournant, non seulement dans le domaine de la réduction du temps de travail sans perte de salaire mais elles ouvraient aussi la voie à la pratique du tourisme populaire, aux vacances familiales et aux loisirs de masse » L’auteur revient sur la volonté de la bourgeoisie « d’offrir des loisirs dont elle contrôle le contenu et, en particulier, elle oriente ceux-ci vers l’évasion qui, comme elle dit elle-même doit faire rêver l’ouvrier, bannissant tout ce qui, au contraire, risque de le faire réfléchir » A l’inverse de cette politique l’auteur préconise que dans nos CE il faut des « loisirs d’enrichissement individuel et collectif, des loisirs de développement » sans tomber dans des excès, précise-t-il, rappelant que les « loisirs doivent être et rester du repos et de la distraction mais être d’une autre nature où le travailleur sort enrichi, plus grand, plus fort, plus social … »
Concernant la Culture, la CGT dénonce « une prétendue culture de masse qui n’est qu’un instrument d’évasion et non d’émancipation […] derrière lequel se profilent d’importantes banques, qui semble répondre à la préoccupation de faire rentrer dans le circuit des profits capitalistes les sommes dépensées par les travailleurs pour leurs loisirs et de diffuser l’idéologie ambiante de la bourgeoisie » …
Parlant du sport l’auteur de ces articles parle du pouvoir qui « veut mettre sous tutelle les secteurs où s’exerce une activité démocratique » au contraire ajoute-t-il « il faut grouper chacun des intéressés autour de l’activité qui répond à ses aspirations, ses capacités, à ses besoins »… il oppose cette démarche à celle des capitalistes qui « rassemblent des foules immenses par le canal du sport professionnel et mercantile (on achète, par exemple, des « joueurs » de football comme les maquignons achètent des chevaux) »
Dans le domaine du tourisme social pour la CGT « S’il apparaît vain de lutter à armes égales avec les groupements financiers capitalistes et autres « marchands de vacances » nous croyons qu’un tourisme de vacances ouvert à tous les travailleurs faciliterait les échanges et la gestion des réalisations de vacances. C’est vrai que l’apprentissage de la démocratie pour les travailleurs et la gestion par les travailleurs de leurs loisirs et leurs vacances, parallèlement à un effort d’éducation culturelle, de contacts humains ne peuvent que faciliter notre action syndicale dans l’entreprise ».
C’est bien une convergence de points de vue qui traverse les syndicats et beaucoup de mouvements d’éducation populaire. Durant la fin des années 60 et le mouvement de 1968 le débat d’idées autour de ces enjeux démocratiques sera particulièrement intense.
Les années 70 puis 80 surtout verront de nombreux bouleversements dans la vie associative. La création d’un salariat nombreux et le poids de plus en plus important des collectivités modifie la donne. Ainsi le remplacement des mises à dispositions (postes d’agents de l’Etat) par des FONJEP financés en partie par les collectivités sera contesté par les syndicats dans les MJC.
La CGT très tôt va être à la pointe dans l’organisation des salariés. Cette situation va évidemment jouer un rôle important dans les relations de la CGT aux mouvements et associations.
A l’UCPA, comme en témoignent Maurice Latapi et François Roux les relations sont étroites avec les militants de la FSGT durant les années 60/70. Les militants CGT ont été des acteurs de premier plan d’innovations pédagogiques en lien étroit avec la FSGT. Ces affinités permettent d’avoir un rôle dans l’orientation de l’association sans pourtant empêcher les dérives conduisant l’association vers des démarches marchandes qui rompent avec les valeurs qu’avaient apportées les militants des associations préfigurant l’UCPA après-guerre.
Mais après le milieu des années 60, de très nombreuses bases syndicales verront le jour. La plupart sont affiliées à la FEN CGT (fédération devenant en 1982 la FERC CGT). En plus des directeurs salariés à la FFMJC, des militants s’organisent dans les foyers ruraux, les auberges de jeunesse (FUAJ), aux FRANCAS, à l’UFCV, dans les foyers de jeunes travailleurs (FJT)aux CEMEA où un syndicat autour de la secrétaire de rédaction de la revue Vers l’Education Nouvelle syndique la quasi-totalité des salariés. Une tentative de regroupement de ces syndicats avortera en 1970 et des animateurs d’associations locales créent une autre structure l’USPAOC affiliée à la fédération CGT du spectacle.
Cette dispersion ne favorise peut-être pas une approche plus globale des enjeux de l’éducation populaire et une visibilité assez grande dans la confédération permettant de mieux se coordonner.
Le débat entre « employeurs et salariés » porte sur les aspects réglementaires, les rémunérations, la convention collective une convergence d’intérêts existe toutefois sur les moyens et les orientations de la politique gouvernementale.
On trouvera dès le tournant de la rigueur de 1983 des mobilisations dans ce secteur concernant les conséquences néfastes de ces mesures tant pour le monde du travail que pour les associations.
Le tournant néo-libéral des années 1990
La FERC CGT, elle, d’existence récente en 1982 parvient difficilement dans ses premières années d’existence à donner plus de visibilité aux syndicats de ce secteur malgré les efforts de quelques militants mais nous devrons encore poursuivre nos recherches pour mieux documenter cette période.
Durant cette période dans la revue confédérale « Le Peuple » les articles traitant des questions d’Education Populaire se font plus rare à l’exception de questions culturelles mais sans l’approche volontariste et globale développée les décennies précédentes.
Le tournant des années 90, avec la marchandisation qui gagne ces secteurs, les syndicats ont à faire face à des situations nouvelles avec la fragilisation d’un grand nombre d’associations amenées à se plier (parfois sans résistance hélas) à une époque marquée par le néo libéralisme.
Si la notion d’éducation populaire est de retour dans les discours depuis le milieu des années 1990, sa finalité démocratique, émancipatrice, elle, n’est toujours ni reconnue, ni précisément déclinée et soutenue par les politiques publiques à son égard.
L’opportunité de l’offre publique de réflexion entre 1998 et 2002 sur l’avenir de l’éducation populaire lancée par Marie-Georges Buffet quand elle était au Ministère de la Jeunesse et des Sports a été le dernier moment d’ouverture institutionnelle. Elle réactive la définition d’un projet politique émancipateur de l’éducation populaire comme « travail de la culture dans la transformation sociale » en s’appuyant sur l’hypothèse de Luc Carton. Mais la rédaction du livre blanc « citoyens chiches ! » en lieu et place du rapport d’étape, fruit de l’analyse et de la discussion collective des 520 groupes de réflexion réunis dans toute la France à ce sujet clôt cet épisode.
Les années 2000 verront les politiques publiques continuer de se dégrader, sous le coup des restrictions budgétaires et avec la volonté de renforcer le contrôle de l’Etat. Dans les collectivités entre le choix fait de la gestion privée de certaines activités et la volonté de soumettre la vie associative aux seuls objectifs politiques des majorités en place, on voit peu de résistances coordonnées et capables d’imposer des mesures respectueuses des valeurs d’éducation populaire.
Face à ces mutations nous trouvons à partir du milieu des années 90 plusieurs journées d’étude de la FERC rassemblant des syndiqués de différents secteurs. En 2002 l’intervention de Jeanine Marest représentant la direction confédérale doit retenir notre attention. Elle intervient dans le débat, je cite : « Comment sortir de la seule problématique « salariés de l’éducation populaire ? Comment donner du souffle à l’éducation populaire ? Quel est le rôle du syndicat ? » Elle ajoute l’Education populaire doit s’adresser à tout le monde […] et constate « moins de bénévolat et plus d’associations ; c’est contradictoire » […] Il y a des dérives, pourquoi et que faire d’utile ? Il faut mieux faire connaître l’Education populaire » Elle précise que « la confédération a saisi les MJC pour avoir un projet, un objectif commun […] Elle appelle à créer des liens entre CGT et mouvements d’Education populaire […] et parle de rencontres avec ces mouvements « dans le cadre du centenaire de la loi de 1901 en juin 2002 »
Un important numéro spécial du Lien, journal fédéral, sur l’Education Populaire revient à la fois sur la condition du salariat et sur les politiques publiques qui mettent à mal l’éducation populaire.
La mise en place du Service National Universel à partir de 2019 a été combattue par une intersyndicale notamment par la signature collective d’un manifeste (SNPJS-CGT, SNAPS-UNSA, SEP-UNSA, EPA-FSU). Par ailleurs, le récent Contrat d’Engagement Républicain (loi du 24 août 2021) menace les libertés associatives et leurs financements dès lors que celles-ci exercent leur fonction critique. Cette suspicion s’ajoute à une dégradation accélérée des conditions de soutien aux actions et associations de jeunesse et d’éducation populaire : contractualisation, appel d’offre, obligation de résultats, réductions budgétaires…au détriment des financements du fonctionnement et des projets associatifs et des métiers d’accompagnement technique et pédagogique des services Jeunesse et Sports réduits au régalien.
Le syndicat des personnels du ministère considérant que « l’éducation populaire » reste une notion puissante avec un long héritage, nourri de nombreuses expériences et réflexions pédagogiques souhaite proposer une perspective de reconquête politique qui puisse porter de l’espoir et alimenter les débats. Le SNPJS CGT a pris appui sur une politique publique d’éducation populaire stimulante dans un pays européen – le décret belge de l’éducation permanente de 1976 revisité en 2003 qui porte officiellement une ambition éducative en lien avec la fonction critique et démocratique de l’éducation populaire pour rédiger une proposition de loi cadre sur l’éducation populaire.
En guise de conclusion
L’histoire des liens entre la CGT et le mouvement d’Éducation populaire est celle d’une ambition partagéeée : l’émancipation des travailleurs par eux-mêmes. Si les relations ont évolué au gré des contextes politiques, elles reposent sur une conviction commune que la culture et les loisirs ne sont pas des accessoires, mais des outils de transformation sociale.
Ce regard sur la riche histoire de notre confédération sera nous l’espérons un outil de réflexion permettant de construire des réponses efficaces face aux défis d’aujourd’hui